Brèves philosophiques — jeudi 09 juin 2011

Jorge Semprun est mort

Le grand écrivain Jorge Semprun est mort le 7 juin dernier à l'âge de 87 ans. Il avait écrit de nombreuses oeuvres littéraires et philosophiques.

Dans l'une de ses oeuvres, Mal et modernité, publié en 1995, il avait fait le récit de la mort du sociologue et philosophe Maurice Halbwachs, au camp de Buchenwald en 1944. Ce récit exprime l'immense humanité dont sut faire preuve Jorge Semprun.

« Le 16 juin 1944 - c'était un vendredi - Marc Bloch a été fusillé par les nazis à Saint-Didier-de-Formans, dans les environs de Lyon.

Trois mois plus tard, un dimanche, Maurice Halbwachs m'a longuement parlé de lui. Cet automne-là, en 1944, je voyais Halbwachs tous les dimanches. Je descendais dans le Petit Camp de Buchenwald, au pied de la colline où se promenaient jadis Goethe et Eckermann, j'allais jusqu'au block 56, la baraque des invalides, des déportés inaptes au travail. Maurice Halbwachs y croupissait sur un châlit, aux côtés d'Henri Maspero.

Le dimanche, à Buchenwald, tous les dimanches de Buchenwald, après l'appel de midi, nous avions quelques heures pour nous. Devant nous, du moins. Quelques heures d'avenir vulnérable, qui n'étaient pas exclusivement déterminées par l'arbitraire du commandement SS.

La vie devant soi, en somme, pour dérisoire et menacé que fût cet espace minime d'apparent loisir. La vie, jusqu'au lundi à quatre heures du matin, jusqu'au réveil en fanfare du lundi.

Dès la fin de l'appel annoncée par les haut-parleurs, dès la soupe aux nouilles des dimanches avalée, le camp tout entier était saisi d'une activité fébrile. Une fourmilière, sur les pentes de l'Ettersberg.

Sans doute, ceux qui étaient parvenus à la limite dernière de leurs forces - la plupart d'entre nous - ceux qui retenaient leur souffle, leurs pas, le moindre de leurs gestes, dans l'espoir insensé de survivre, ceux-là couraient vers les paillasses des dortoirs, pour un sommeil lourd, dévasté par les rêves, à peine réparateur. Les autres s'affairaient, allaient et venaient dans le camp, tourbillonnant d'une baraque à l'autre. À la recherche d'un bout de conversation, d'un brin de chaleur fraternelle, d'un échange possible. D'une raison de vivre, en somme.

Certaines réunions du dimanche après-midi étaient cependant mieux structurées. Elles avaient une fonction différente. Ainsi en était-il des réunions politiques des différentes organisations de résistance clandestine. Ainsi de certains groupes rassemblés par des affinités de toute sorte: j'en ai connu qui se réunissaient pour évoquer minutieusement, douloureusement aussi sans doute, les beautés du corps féminin ou les plaisirs de la table.

Ainsi également autour de Maurice Halbwachs et d'Henri Maspero, pour de passionnées discussions dominicales. Je me souviens d'y avoir rencontré Julien Cain, directeur de la Bibliothèque nationale, Maurice Hewitt, le musicien, Jean Baillou, secrétaire de l'École normale supérieure. D'autres aussi, anonymes et fraternels.

Halbwachs avait été mon professeur de sociologie à la Sorbonne. D'un dimanche à l'autre, je le retrouvais dans la puanteur du block 56. Il faiblissait à vue d'oeil, ne parvenant plus que difficilement à descendre du châlit.

Est-ce un dimanche de septembre 1944 qu'il m'a parlé de Marc Bloch, trois mois après l'exécution de celui-ci? Je ne saurais l'affirmer, mais ce n'est pas impossible. Ce fut en tout cas un beau dimanche de grand ciel bleu sur les vertes collines de Thuringe.

Je ne savais pas, ce dimanche de septembre, que Marc Bloch avait été fusillé. Je ne savais même pas qu'il fut aux mains de la Gestapo. Son arrestation avait eu lieu au mois de mars, alors que j'étais déjà déporté à Buchenwald.

Mais je n'ignorais pas que Marc Bloch faisait partie de la cohorte de grands universitaires qui avaient rejoint la Résistance, pour y occuper une place d'honneur, au premier rang.

Parfois, au cours de ces années, il m'était arrivé de croiser Marcel Prenant dans un bistrot de la rue Cujas. Parfois, devant un immeuble de la rue Schoelcher, j'avais aperçu Jean Cavaillès.

Quoi qu'il en soit, Halbwachs m'a longuement parlé de la fin de Marc Bloch, ce dimanche-là, en évoquant des souvenirs de l'université de Strasbourg, des années 20.

 (…)

 Le dimanche précédent, Maurice Halbwachs était déjà très faible. Il n'avait plus la force de parler. Il ne pouvait plus que m'écouter, et seulement au prix d'un effort surhumain, ce qui est le propre de l'homme. Mais cette fois-là, cette dernière fois, Halbwachs n'avait même plus la force d'écouter. À peine celle d'ouvrir les yeux. J'avais pris la main de Halbwachs, qui n'avait pas encore eu la force d'ouvrir les yeux. J'ai senti seulement une réponse de ses doigts, une pression légère, message presque imperceptible.

Le professeur Halbwachs était parvenu à la limite des résistances humaines. Il se vidait lentement de sa substance, arrivé au stade ultime de la dysenterie qui l'emportait dans la puanteur.

Un peu plus tard, alors que je lui racontais n'importe quoi, pour qu'il entende le son d'une voix amie, il a soudain ouvert les yeux. La détresse, la honte de son corps en déliquescence y étaient lisibles. Mais aussi une flamme de dignité, la lueur immortelle d'un regard d'homme qui constate l'approche de la mort, qui sait à quoi s'en tenir, qui en mesure face à face les enjeux, librement: souverainement.

Alors, dans une panique soudaine, ignorant si je puis invoquer quelque Dieu pour accompagner Maurice Halbwachs, conscient de la nécessité d'une prière, pourtant, je dis à haute voix quelques vers de Baudelaire. C'est la seule chose qui me vienne à l'esprit.

O mort, vieux capitaine, il est temps, levons l'ancre...

Le regard de Halbwachs devient moins flou, semble s'étonner. Je continue de réciter. Quand j'en arrive à... nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons, un mince frémissement s'esquisse sur les lèvres de Maurice Halbwachs.

Il sourit, mourant, son regard sur moi, fraternel. »