Le livre du mois — lundi 06 juin 2011

Derrida, une grande biographie

Les biographies sont à la mode : impatients de parler d’écrivains dont les livres ne nous soucient guère, curieux de raccourcis et de détails « vécus », plus vrais que les détours de la fiction et de la représentation symboliques, nous lisons plus volontiers les auteurs selon leurs vies que dans leurs œuvres. Sur Derrida, Benoît Peeters n’a pas écrit une biographie de plus, il aiguise la question du biographique comme genre (notamment dans le journal qui l’accompagne). Quoi raconter ? Quelles conséquences d’une vie à ses traces ?

Les fidèles de Derrida (dont je fais partie) n’ouvriront pas le gros livre que Benoît Peeters vient de lui consacrer sans un plaisir mêlé d’appréhension : satisfaction de voir leur auteur, jusqu’ici disséminé en quelques quatre-vingts ouvrages, enfin rassemblé dans un seul, là sur la table, désormais disponible ; crainte aussi de ne pas y retrouver leur Jacques ou Jackie : la mise en récit d’une vie ne risque-t-elle pas, dans le cas d’un « penseur », d’en minimiser les véritables péripéties qui se tiennent du côté des concepts ou dans la genèse des livres ? On peut bien retracer les années d’école, les voyages et jusqu’à un certain point les amours, mais la naissance de la grammatologie, ou de la différance ? L’accent mis sur le racontable risque d’éclipser l’essentiel aux yeux du philosophe, qui suspectera toujours l’anecdote de nourrir une curiosité déplacée. 

Inversement, le monde académique raffole du potin ; peu de professionnels de la vie des idées refusent le maigre jour procuré par le trou de serrure, tant ils sentent que ceci éclaire ou balance cela ; ils soupçonnent leur grand homme de nourrir des passions terre à terre, et le tas misérable des petits secrets auquel Malraux, d’une formule, aura ramené toute vie n’est pas à dédaigner quand on a aimé l’homme autant que sa pensée. D’ailleurs, la filature ou l’espionnage propres au genre biographique ne sont-ils pas, chez le philosophe, renforcés et comme légitimés par les maîtres du soupçon, Freud, Marx, Nietzsche, auxquels Derrida se trouva si étroitement mêlé ? Au point que notre auteur n’excluait nullement la référence ni le genre biographique ; mieux, il en rêvait… Il le travailla donc avec ironie, c’est-à-dire conscience de ses apories, tout en cultivant la passion du secret. 

Disons-le d’emblée, cette biographie qui déplie son sujet avec un tact artiste mérite de passer en modèle du genre. Riche d’informations, elle n’en fait pas une accumulation étouffante qui hacherait menu le phrasé ou la respiration d’une vie ; nous accompagnons Derrida dans ses triomphes et ses défaillances sans inquisition gênante, à bonne distance. Benoît Peeters a su en particulier se garder de l’écueil mimétique, qui affecte si désagréablement (et si vainement) l’écriture des épigones ; enchâssées dans la sienne, les copieuses citations de lettres ou d’ouvrages de Derrida brillent par leur étrangeté, leur style unique ; l’apprenti philosophe qui lira ces pages y gagnera une connaissance raisonnable de l’œuvre, et il situera mieux chemin faisant celles de Lacan, de Lévi-Strauss, Ricoeur ou Foucault avec lesquelles elle dialogue (non sans pugnacité). Un parcours comme celui-ci est jalonné de batailles, que Derrida soutint avec beaucoup d’élégance (là où ses adversaires lui portaient des coups parfois bas et injustes) ; au-delà de chaque polémique, lui-même apparaît en homme de paix, usant de la déconstruction pour ouvrir toujours et non pas détruire, pour déjouer des affrontements d’une brutalité binaire. 

Pourquoi tant de haine ? Depuis les grilles d’El Biar où pleurait l’enfant déposé par sa mère, Derrida eut toute sa vie un rapport ambivalent à l’école, et avec ceux qui la représentent ou la reproduisent comme institution. Je me souviens d’Alquié, auprès duquel Derrida m’avait en 1968 envoyé soutenir mon mémoire, me rappelant hautement que celui-ci avait commencé par être son assistant. Peeters énumère les échecs de Derrida aux concours ; il dut suivre trois khâgnes pour intégrer l’ENS, il rata une première fois l’agreg, il n’eut pas « sur travaux » une soutenance de thèse facile ni, pour obtenir un improbable poste de professeur à Nanterre, une facile audition auprès du CSCU… Il ne reçut une meilleure reconnaissance ni de la Sorbonne, ni d’anciens condisciples peu soucieux de favoriser fort au-dessus d’eux son ascension (Pierre Nora lui faisant barrage chez Gallimard), ni des collègues pour lesquels il bataillait, dans le cadre du Greph ou de la constitution du Collège international de philosophie. Cette persistante marginalité touche sans doute au cœur de sa doctrine, ou de ses écrits ; selon Roland Barthes, Derrida « a décroché le bout de la chaîne. (…) Nous lui devons (…) une sorte de détérioration incessante de notre confort intellectuel » (1972) ; mais cette déconstruction bienvenue constitue, dans d’autres cercles, un crime impardonnable. On lira avec profit le catalogue des postures de rejet, depuis la dénégation hautaine formulée par Heidegger ou Lacan (rien de nouveau chez Derrida, j’en parle depuis toujours, lisez-moi !) jusqu’à la haine aveugle et le refus d’examiner (que les partages académiques dans l’Université américaine poussèrent aux extrêmes), en passant par Foucault le renvoyant à la « petite pédagogie », celle qui enferme la pensée dans les textes, ou le conservatisme banal des mandarins Alquié, Gouhier et leurs successeurs (Luc Ferry, Alain Renaut et autres tenants de ce que lui-même dénonça comme « la plate restauration en cours »). 

Par la parole ou par l’écrit, lui-même recherchait toujours la plus stricte exactitude. Je revois (en 1969 il me semble) un séminaire du soir à l’ENS, au cours duquel Emmanuel Martineau, alors tout auréolé d’une rencontre avec Heidegger, se risqua à une interprétation de la substance ou du mode spinoziste que releva vivement Derrida, comme une faute flagrante de lecture. « Mais, se défendit avec aplomb Martineau, c’est pourtant comme ça que je vois les choses… - Eh bien vous les voyez mal ! » trancha Derrida tirant sur son meccarillo. (Plus tard, nous apprend Peeters, Martineau prendra la tête d’une croisade contre son maître d’alors.) Derrida si brillant, si précis dans sa moindre intervention n’était a priori formaté ni pour l’université ni pour les médias : en avril 1981, une douteuse cartographie du paysage intellectuel publiée par le mensuel Lire classait Lévi-Strauss en tête et Bernard-Henri Lévy en neuvième position ; sur trente-six noms de penseurs influents, le père de la grammatologie n’apparaît pas. Si l’on gagne beaucoup à lire Derrida, son ignorance peut rapporter plus encore ! 

On sait que ce relatif éloignement de la scène française fut plus que compensé par le succès de Derrida sur les campus américains. Non sans querelles ni malentendus là encore. Quel philosophe français voyagea plus que lui à travers le monde entier ? Dans certains pays, en Chine, au Brésil, on l’accueillit vers la fin de sa vie avec des égards réservés aux chefs d’État. Benoît Peeters analyse bien les étapes de la pénétration de Derrida aux Etats-Unis, qui soulève un problème ou un paradoxe central ; comment expliquer ce déploiement quasi mondial d’une pensée toujours conçue dans son attachement étroit à sa langue d’origine ? Car les principaux concepts de Derrida, à commencer par celui de « différance », défient la traduction. Comment traduire « l’écriT, l’écrAn, l’écrIN » ? Ou, titre d’un magnifique article sur Artaud, « la parole soufflée » ? Comment traduire la moindre page de Glas (1974), qui constitua son premier, et un certain temps à ses yeux son dernier « vrai livre » ? Derrida mena avec la langue un combat corps à corps, produisant moins une doctrine qu’un style (il n’y a pas de derridisme) ; il en joua en poète, au plus près de son énonciation. A qui lui faisait remarquer ses progrès en anglais et qu’on avait tout compris de sa conférence, il se plaignait justement de ne manier qu’une langue vernaculaire, transparente, où les mots ne font pas suffisamment énigme – où la simple communication suspend la fonction poétique ; dans sa réflexion et son écriture, Derrida demeure aimanté par l’intraductibilité, il va aux mots opaques, à ceux qu’une fouille étymologique ou lexicale fait vaciller, jusqu’à l’équivoque ou le jeu de bascule.

Cette passion négative de la déconstruction aurait dû freiner, voire interdire l’accès de Derrida aux départements de littérature américains, or on assista au phénomène inverse : les cultural studies et les minorités s’emparèrent avidement d’une « méthode » qui permettait de soupçonner le modèle dominant (mâle, académique, occidentocentré…), et en effet de « décrocher la chaîne ».  Chaque propos de Derrida injecte de l’hétérogène ; il nous apprend à résister à l’ordre dominant, y compris celui de sa propre doctrine (mot dans son cas inadéquat) en voie de cristallisation. C’est ainsi que la mise en page de « Circonfession » juxtapose dans sa présentation deux corps de Derrida. Son texte mine méticuleusement celui de Bennington (qui met en bon ordre universitaire ses thèses ou sa pensée) par un sous-sol abyssal, proprement effondrant, où il oppose son corps, voire son pénis, à son corpus philosophique. De même la suite caviardée des « Envois » (où l’on devine la cendre d’une correspondance, que certains évaluent à mille lettres, expédiée à Sylviane Agacinski) nous entraîne dans un jeu sophistiqué et roué avec l’idée de destinataire, avec la frontière entre le public, le privé et l’intime, ou entre la vérité et la fiction, le document et le roman… Textes incalculables, insaisissables pour qui voudrait par eux trancher ou décider ; jeux labyrinthiques où l’auteur à la fois s’expose et se dérobe, se construit et s’éparpille. 

Dans ses réponses au questionnaire de Proust (cité page 510), il déclare à la question « Votre occupation préférée : Écouter » – on aurait attendu « Écrire », qui fut sa dévorante passion. Mais il est vrai que Derrida surécoute l’écriture, rivalisant d’assez haut en cela avec l’écoute psychanalytique. Écriture d’une exigence folle : quel lecteur de 1974, ou pire d’aujourd’hui, est capable d’entrer dans les enjeux d’un livre comme Glas ? Mieux qu’une autobiographie, son auteur aura rêvé de tenir un journal qui soit une archive totale, d’une vie passant tout entière dans le texte. Peeters montre longuement à cet égard comment la littérature et la philosophie s’affrontent dans ses ouvrages : « Je marche sur un sol qui se dérobe sans cesse » , « Une folie doit veiller sur la pensée »… En choisissant l’écriture comme archi-question, Derrida tournait de fait autour de la folie (la folie-Joyce, Artaud, Blanchot, Bataille…) ; la bonne littérature rémunère le secret, et entretient des énigmes radicales, face à quoi la philosophie ordinaire fonctionnerait plutôt comme produit masquant, ou discours de réassurance. C’est l’écrivain en Derrida, mieux que le philosophe, qui peut dire « Je marche à la mort » (p. 644)… C’est lui encore qui, confronté à son immense bibliographie, se déclarait persuadé de n’avoir pas encore commencé à vraiment écrire.

Cette enquête souligne sur quel fond d’anxiété, de dépression ou de « névrotique vulnérabilité » s’emporta cet acte acharné d’écrire. On lit des anecdotes troublantes : Derrida survolant l’Atlantique les poings crispés, en proie à une phobie aiguë de l’avion,  et répondant durement à Marguerite : « Tu ne vois pas que je me concentre pour qu’il reste en l’air ? ». Nous le voyons aussi débarquer hagard à Strasbourg, avec le regard traqué de Kafka, puis prononcer l’heure suivante avec une souveraine autorité sa conférence, et le soir enfin parfaitement détendu et jovial animer le dîner au restaurant… Écorché vif, Derrida se soignait par le théâtre des cours et des colloques où il regagnait un « narcissisme rayonnant », une présence chaleureuse, débordante. 

Une partie de ses derniers livres prennent pour fil rouge l’hospitalité, qui est l’éthique même : que veut dire « chez soi », si l’on n’y accueille l’autre ? Mais aussi, comment ne pas appartenir (à tous les sens de l’expression) ? Les communautés lui inspirèrent toujours une grande méfiance, comme en général l’instinct grégaire et les pulsions groupales ; il n’appréciait pas davantage la notion de « peuple élu » et il nous vaccine bien contre ses dérives, en travaillant et en compliquant de mille façons, depuis ses premières publications, l’idée d’origine ; donc aussi de présence, d’immédiateté, de proximité, d’identité, notions qu’il ne cessa de rendre problématiques.

Parmi les courants de pensée que la sienne héberge ou féconde, je compterai la médiologie. La grammatologie ne séparait pas la pensée d’un système de traces, d’archives, de signes ; si l’on y ajoute les machines techniques et les institutions, examinées par Derrida dans ses travaux du Greph comme dans Echographies de la télévision, il est clair que son projet grammatologique débouche sur une médiologie, qui étudie les facteurs matériels et organisationnels de ce qu’on appelle toujours un peu vite la vérité, ou l’autorité.

Une telle biographie recèle évidemment bien des non-dits. Parmi toutes les énigmes que nous pose Derrida, comment comprendre par exemple la mutation du gamin algérois à la scolarité irrégulière, et qui rêvait d’une carrière de footballeur professionnel, en l’un des premiers philosophes de son siècle ? Quelle que soit l’abondance des jalons biographiques, la formation du penseur demeure inexplicable. Une autre tache aveugle, ou zone d’estompe, concerne ses amours. Derrida, souligne Avital Ronell souvent citée dans ce livre, marchait aussi à la séduction. Que penseront Marguerite, Hélène, Safaa, Marie-Louise ou surtout Sylviane de l’enquête minutieuse de Peeters ? Qu’en pense son troisième fils Daniel Agacinski ? Les liens de la famille proche ou élargie ont quelque chose d’intraitable, et une biographie aussi probe soit-elle n’est pas destinée au premier cercle. Je referme celle-ci, qui ravive tant de souvenirs, en me demandant pour ma part comment ne pas être derridien ?

*

Et j’ouvre le second livre, Trois ans avec Derrida, sorte de making of ou de journal de bord doublant, pour la questionner, l’entreprise biographique. Nous entrons ici dans le chantier de l’auteur, nous l’accompagnons dans ses ruminations et ses doutes touchant la biographie comme genre et comme récit. Michel Onfray, l’agité du bocage, a sottement chicané dans Le Nouvel Observateur du 4 novembre le projet de Benoît Peeters en se fondant sur ce deuxième ouvrage ; raison de plus pour y regarder de près. 

Les questions qu’il soulève sont bien dignes d’intéresser le médiologue car, pour le dire en bref et cerner notre paradoxe : quelles conséquences tirer d’une vie à une pensée ? Si l’on conçoit que la biographie d’un artiste ou d’un romancier propose des épisodes pertinents pour « expliquer » sa création, quoi raconter d’un philosophe ? Heidegger sur Aristote, Bergson sur lui-même ou Valéry (« Vita Cartesi simplicissima… ») ont nié toute corrélation, pour n’avoir pas à l’argumenter. Derrida inversement, au fil de son œuvre, n’aura cessé de documenter, et d’interroger, cet improbable lien. Mais que veut dire suivre ou saisir une vie à la trace ? Ne répète-t-on pas depuis l’Evangile que si la lettre tue, l’esprit vivifie ? Appliquée au théoricien qui aura compliqué de mille façons, à partir de l’écriture, le binôme de la vie et de la mort, cette question creuse d’elle-même un abîme. « Il y a là cendre », laquelle témoigne du feu quand la chaleur, la lumière, la vibration dansante des flammes ont déserté le foyer. Le feu, à travers son indice cendreux, ne se donne qu’après-coup. Peeters médite sur ces frustrations inhérentes au genre biographique, sur tout ce que la médiation des témoignages et des documents (qu’il distingue et a soin de hiérarchiser) permet d’entrevoir, et du même geste nous retire. Son enquête au fond aiguise la question pragmatique par excellence : que pouvons-nous savoir d’un homme ? (S’il est vrai que chaque sujet, retranché dans son monde propre, demeure inexpugnablement secret à l’autre sujet.)

Mais d’abord, quelles traces Derrida nous lègue-t-il ? Au-delà de l’énorme corpus – quatre-vingt volumes publiés, plus les quarante-trois à paraître du Séminaire – , n’y va-t-il pas plus précisément d’une voix, d’un ton ou de la vibration inimitable d’une pensée ? Nous avons dit qu’il n’y a pas de derridisme (les épigones auront beau faire…), mais il y eut une allure ou un style, qui tranche absolument, au moins pour ceux qui s’efforcent de le recueillir. Comment enseigner Derrida, s’il ne proposait lui-même nulle doctrine ? Et comment, pour citer le premier mot de cet article, lui être fidèle ? Un excès de fidélité n’induit-il pas immédiatement le disciple à la plus flagrante infidélité ? Ces paradoxes de la transmission orientent le biographe vers d’autres traces que des « thèses », en engageant le philosophe dans les sombres parages de la littérature. Et en décloisonnant nos études : il n’est pas nécessaire d’être agrégé de philosophie pour lire Derrida mot à mot et le suivre.

La philosophie lui fut un détour, suggère finement Peeters, le temps qu’il mit à différer et à oser l’exercice proprement littéraire. Lequel consiste à travailler la chair de la pensée, ou à rendre une pensée au médium de ses accidents, de ses circonstances et de sa chair (problème aussi du biographe).

Peeters (Onfray le lui reproche assez) s’avance en amateur. Il pointe sans retard son rapport au sujet : une affaire d’amour, de transfert, « j’entame une histoire avec Derrida » (page 32), « serais-je à ma façon ‘en analyse’ avec Derrida ? » (page 55)… Cet avec Derrida concentre l’énigme d’un projet inintelligible aux profanes : quelques penseurs exercent une attraction, forcément sélective, qui engendre comme celui-ci des livres où il s’agit moins de rompre les charmes, ou de défaire les liens, que de les justifier. Dans le commerce des idées aussi, entre intellectuels surtout, la relation l’emporte infiniment plus que les contenus « objectifs » des échanges (savoirs, philosophèmes). C’est sur ce point que Peeters, et déjà Derrida, touchent précisément le médiologue voué aux phénomènes de l’attachement, de la relation ou de la gravitation : si l’homme est un médium pour l’homme, Derrida accumula cette fonction médiumnique jusqu’au paradigme. Il serait curieux à cet égard de prolonger l’enquête touchant cet homme-réseau, qui fut plus que d’autres un pôle d’attraction, et d’identification : quelles en sont les voies ? Comment lui-même tissa-t-il sa toile au fil des colloques et des publications ? Quels relais ou quels « coups » favorisèrent sa pénétration des campus américains, comment se jouèrent dans et hors de l’Université les rapports d’inclusion-exclusion, de marge et de centre, de magistère et de « destinerrance » ?… Car Derrida fit carrière, malgré lui parfois et de façon hautement paradoxale. De même, la question des femmes mériterait d’être creusée au-delà des aperçus et des révélations, assez discrètes, livrées par Peeters. « ‘Qu’auriez-vous aimé voir dans un documentaire sur Hegel ou Heidegger ?’ lui demande l’intervieweuse. ‘Leur vie sexuelle’, répond-il du tac au tac : parce que c’est leur impensé, ce dont ils ne parlent jamais » (page 21).

La sexualité n’explique certainement pas tout d’un individu. Nous sentons par cette biographie que Jacques trouva dans la sienne un moteur (plus impérieux que chez ses pairs Bourdieu, Ricœur ou Lévi-Strauss), et qu’il écrivait aussi à partir de « ça » : en vue d’une relation passionnée, d’un pathos effréné. Nombre de ses livres, à commencer par La Carte postale, tentent d’éclairer le sans-fond de nos attractions, leur vertige – que la « science » psychanalytique reste bien loin d’élucider. Derrida donnait à entendre jusqu’à une certaine folie le philein de philosophie ; et c’est pourquoi les deux livres de Peeters où résonne cette philia (amoureuse, amicale) nous touchent si vivement.     

Daniel Bougnoux

 

Benoit Peeters

Derrida , Flammarion, « Grandes biographies », 2010

Trois ans avec Derrida, Les carnets d’un biographe , Flammarion, 2010

 

L'idée Institut Descartes remercie Daniel Bougnoux pour l'avoir autorisé à publier ce texte.